Moi, Jean-Daniel

Les aventures de Jean-Daniel, semaine 20

Créer décréer

Il a fait super beau samedi, je suis allé faire un tour dans le Vieux-Québec. Une des rues que je préfère est la rue des artistes. Malgré la saison avancée, ils étaient encore nombreux à exposer leurs œuvres. Je m’étais arrêté pour observer quelques toiles que je trouvais belles, et leur auteur s’est gentiment approché. Avec sa barbe blanche et son look de retraité cool, il m’a tout de suite semblé sympa.

On a commencé par parler des sujets qui l’inspirent puis de sa technique de peinture. Il m’a raconté que c’était sa femme, tannée de le voir tourner en rond à la maison, qui lui avait donné l’idée de peindre. Au cours de la discussion, il a lâché une phrase qui m’a fait figer bien raide : « Créer, c’est pas facile, mais décréer, c’est encore plus dur. ».

Comme je ne comprenais pas exactement le sens de ses paroles, je lui ai demandé des précisions. « Tu vois, créer une toile comme celle-ci, m’a-t-il dit en pointant la plus proche de nous, c’est assez simple quand tu maîtrises la technique. Mais s’en séparer, c’est le plus dur. C’est la fierté du créateur, peut-être l’orgueil du créateur. Lorsqu’une toile n’est pas belle, je dois savoir le reconnaître et la recycler, ou la décréer si tu préfères. Ça a été long avant que j’y parvienne. Oui, je me suis accroché longtemps à mes toiles, comme si avec leur disparition j’allais perdre une partie de moi-même. »

Sur le coup, j’ai pensé que c’était encore une histoire d’artiste un peu perdu. Pourtant, la sagesse de ses propos s’est rappelée à moi le lendemain matin, lorsque j’ai laissé tomber ma tasse de café. J’étais encore à moitié endormi quand j’ai accroché le comptoir de cuisine, et flan la tasse a explosé sur le carrelage. Je regardais les morceaux sur le sol quand j’ai repensé à ces paroles du peintre. « Décréer, oui, il faut savoir décréer lorsque l’œuvre n’est pas à notre goût ou qu’elle a fait son temps. Regarde la nature, elle sait laisser les fleurs fâner et les arbres pourrir. »

On avait encore élaboré un peu sur le sujet avant de revenir à des choses plus terre à terre. Mais là, face aux éclats de ma tasse, je me disais que ce peintre que j’avais pris pour un vieux hippie, avait touché quelque chose que je trouvais sur le coup fondamental. Une ampoule de 100 watts venait de s’allumer dans ma tête. « Nous les humains, nous sommes des créateurs, nous façonnons notre environnement, créons plein de choses. Alors, si on peut créer, on doit pouvoir décréer aussi. »

Je pensais en cet instant à toutes ces choses que j’aurais aimé voir sortir de ma vie, comme le chômage et la solitude. Je n’avais pas cru jusqu’à présent que j’avais un réel pouvoir sur ces situations, disons pas un pouvoir très puissant, mais là je me disais que si on m’avait donné le pouvoir de les créer, il était assez logique qu’on m’ait donné le pouvoir de les décréer.

Le peintre avait parlé lui de « les rendre à la Vie ». Je n’avais pas bu mon café, mais mes idées étaient plus claires que jamais. J’avais l’intention de rendre quelques croyances et sentiments à la Vie, du genre de ceux qui me la rendaient plate, vous voyez ce que je veux dire.

Jean-Daniel